La révélation de l’Indigo

Peindre le bleu de la mer et le bleu du ciel, ça peut paraitre absurde, et pourtant ! Dans cet article je vais te raconter le plus beau “pas de côté” que j’ai fait en Guadeloupe, pour comprendre ce que c’est que l’indigo. On rencontre alors Pierre Mouda, un personnage fascinant.

L’indigo est un pigment colorant bleu-violacé extrait des feuilles et des tiges de l’indigotier, un arbuste cultivé dans les régions tropicales et chaudes de l’Asie, de l’Amérique et de l’Afrique.

Son usage le plus ancien connu de l’indigo pour teinter des vêtements remonte à 6 000 ans au Pérou. En Europe, l’indigo est importé depuis l’Inde durant l’antiquité gréco-romaine. À partir du XVIIe siècle, l’indigo est importé depuis les colonies du Nouveau Monde où sa culture à grande échelle dans des indigoteries le rend très compétitif. Il supplante le pastel et ruine les économies européennes qui en dépendaient (dans le sud-ouest de la France notamment).

La production d’indigo, qui fut l’une des premières industries implantées par les colons européens dans le Nouveau Monde, s’est répandue dans les Petites Antilles à partir du milieu du XVIIème siècle. La production d’indigo est à son apogée en Guadeloupe autour de 1696 avec 77 indigoteries. A Marie-Galante, il y en aura jusqu’à 86 vers 1720.

Habituellement l’indigoterie dispose d’un plan simple composé de trois cuves : une trempoire où les plants macèrent, une batterie où le liquide issu de la macération est oxygéné manuellement, et un bassinot où la fécule d’indigo est recueillie. Les indigoteries recensées à Marie-Galante disposent, pour la plupart, non pas d’une série de trois cuves, mais de deux.

En effet, entre 1676 et 1713 Marie-Galante subit des attaques anglaises et hollandaises. Les ennemis détruisent les sucreries de l’île afin de ruiner son économie. Afin de limiter le pertes, le pouvoir central français va donc inciter les colons marie-galantais à abandonner l’exploitation des sucreries et à privilégier la culture du coton ou de l’indigo. En effet, alors que les sucreries nécessitent des investissements lourds en main d’œuvre et en matériel, la production de coton ou d’indigo requiert peu de moyens.

Outre son contexte historique, Marie-Galante dispose de conditions géomorphologiques optimales pour la production d’indigo : une sécheresse relative qui bénéficie à la plante et de l’eau, nécessaire au processus de fabrication, disponible en abondance dans les nappes d’eau souterraines.

L’indigo, cette teinte bleue intense et envoûtante, offre une profondeur et une complexité chromatique inégalées. Mais comment obtenir cette précieuse poudre bleue, alors que les feuilles de l’indigotier sont bien vertes ? C’est en cela que l’indigo est magique ! Grâce à la transformation de cette matière végétale, on obtient, après un trempage, un tissu, bleu.

Il existe nombreuses méthodes pour obtenir le pigment dont les trois principales sont l’extraction par macération, compostage et précipitation. Ici, je vais uniquement détailler la dernière, car c’est la plus couramment utilisé en indigoterie de nos jours et celle que Pierre Mouda nous a compté.

Après une récolte méticuleuse, les feuilles sont soigneusement lavées. Des feuilles finement hachées accélèrent le processus de macération. puis immergées dans un grand volume d’eau fraîche propre et exempte de toute substance chimique Ce bain, qui peut durer plusieurs heures, voire toute une nuit, favorise la libération des composés précurseurs de l’indigo, les indicanols.

L’infusion est alors récupérée et filtrée. Elle est ensuite mélanger avec un agent oxydant pour être oxydée. La chaux est utilisée à la Maison de l’Indigo. C’est probablement l’agent oxydant qui était le plus utilisé aux Antilles, car des fours à chaux ont été retrouvés sur les littoraux, alimentés avec des coquillages. Mais des cendres de bois ou même du jus de citron sont aussi des agents oxydants. Cela déclenche une réaction chimique qui transforme la solution verdâtre en une suspension bleu foncé, l’indoxyle. La température et le pH du milieu jouent un rôle primordial dans l’efficacité de cette oxydation.

Je suis particulièrement fière de cette photo

Une fois la coloration bleue bien établie, la solution doit être filtrée méticuleusement pour isoler le précipité d’indigo. On obtient alors une pâte bleue que l’on laisse à sécher à l’ombre et à l’air libre. Un séchage trop rapide peut dégrader la qualité de l’indigo. Une fois complètement sèche, la pâte est broyée pour obtenir la précieuse poudre d’indigo naturelle, prête à être utilisée pour la teinture.

L’extraction d’indigo naturel est un processus artisanal bien que relativement simple en apparence, qui requiert observation, patience, minutie et une compréhension des mécanismes chimiques en jeu. Au-delà de la production de la teinture, cette pratique met en lumière le lien entre l’homme et la Nature.

Pour faire une cuve à indigo, il faut un récipient qui puisse accueillir la quantité de tissu que l’on désire teindre et la place pour ses deux mains. Une petite casserole n’est donc pas adaptée, plutôt pour un faitout, une grand casserole de la taille d’un couscoussier ou une grande jarre. Il faut bien remplir sa cuve sans qu’elle déborde au moment où on y plonge les mains et les avant-bras.

Il faut que cette eau monte un peu en température (60°C) et qu’on y ajoute du pigment d’indigo et un réactif pour enlever l’oxygène de l’eau. Puis on ajoute des cristaux de soude pour faire monter le PH jusqu’à ce qu’il soit légèrement basique (autour de 8) . On laisse alors un peu refroidir le liquide.

Il est aussi possible de monter une cuve d’indigo à fermentation naturelle à partir des bactéries de l’indigo qui seront nourries au sucre de fruit (bananes ou figues) mais il faut compter plusieurs jours. C’est d’ailleurs cette méthode qui est utilisée à la Désirade (on verra ça plus tard dans l’année). A Marie-Galante, le procédé reste secret.

A présent on teste en trempant un morceau de tissu blanc dans le liquide. Il ressort vert et devient bleu au contact de l’air. La cuve est active lorsque la couleur du liquide est vert-jaune. Une pellicule irisée flotte en surface, c’est la fleurée. La cuve est passive lorsque le liquide est terne, l’eau est quasiment noire.

Il faut que le tissu soit humide avant de le tremper dans la cuve. On le trempe dans l’eau, on le laisser se gorger et on l’essore bien afin de ne pas augmenter la quantité d’eau de la cuve d’e teinture d’indigo. Le tissu dans la cuve est « massé » afin de bien faire pénétrer la teinture mais sans remous. Oxygéner la cuve de la rendre passive. Il faut donc agir avec des gestes précis mais lents et ne pas trop remuer.

Quand le tissu est sorti de la cuve, il faut l’essorer correctement et le laisser s’aérer. Le tissu change de couleur et devient bleu. On recommence cette opération plusieurs fois jusqu’à produire un bleu profond. Dès l’obtention de la couleur désirée, on sort le tissu et on le rince à l’eau claire, jusqu’à ce que l’eau reste limpide. A Marie-Galante on lave directement sur la plage dans l’eau de mer. Et puis on fait sécher, mais pas en plein soleil.

Source historique : Tristan Yvon, « Les indigoteries de Guadeloupe » [notice archéologique], ADLFI. Archéologie de la France – Informations [En ligne], Espace Caraïbes, mis en ligne le 01 mars 2006, consulté le 09 mars 2025. URL : http://journals.openedition.org/adlfi/117515

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